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Une Nouvelle Bretonnienne

Les flammes léchèrent le toit de chaume de la bâtisse, l’enflammant instantanément. L’incendie se répandait d’une maison à l’autre, d’une ruelle à la suivante, marquant l’agonie de la petite cité. Rien ne semblait résister au torrent de feu qui dévastait ce paisible lieu, détruisant indistinctement bâtisses et vies humaines.

Une grange jusque là épargnée s’embrasa en un instant sous le déluge de feu, entraînant la mort de ses occupants qui n’avaient pas eu la force de fuir le lieu condamné. Un pauvre hère transformé en torche humaine parcourut quelques mètres avant d’être happé par les crocs du monstre. Sans pitié.

Rien ne pouvait arrêter la furia rouge : ses écailles rouges vives resplendissaient de mille feux à la lueur des incendies, alors que chaque battement de ses gigantesques ailes attisait un peu plus l’incendie de la cité. Rien ni personne ne survivrait : on ne vole pas impunément les oeufs d’une dragonne.

Une nouvelle langue de feu ravagea les ruelles de la cité condamnée, alors que toujours plus de bâtiments s’effondraient, consumés jusqu’à leurs dernières poutres.

L’enfer. L’enfer de flammes. Ca et là, quelques corps carbonisés se tenaient. Immobiles. Recroquevillés sur eux-mêmes. Certains étaient encore en train de prier. Pour l’éternité. D’autres tenaient encore à la main les débris d’une lance, ou bien encore les restes d’un arc. Bien faible défense en vérité face à une dragonne plusieurs fois millénaire.

Le gigantesque monstre se détourna un instant de son oeuvre destructrice. Malgré le rideau de fumée qui recouvrait la cité agonisante, le monstre avait repéré une nouvelle odeur. Celle de nouvelles proies. Nombreuses. Se retournant lourdement, la créature balaya de sa queue les restes d’un bâtiment qui avait du être une forge. Les débris de la bâtisse furent projetés à tout va, encombrant la place de la cité de centaines de tisons enflammés et de bouts de métal en fusion.

Puis prenant son souffle, la magnifique mais mortelle créature enflamma les ruelles menant à la place centrale. Consciencieusement. L’une après l’autre.

Sauf la dernière.

Le monstre n’était pas stupide : bien de ses enfants étaient morts pour avoir sous-estimé la vermine de fer, leurs longues lances mordant la chair de sa progéniture jusqu’à leur mort. Mais elle, allait faire payer les voleurs. Quels qu’ils soient !

Quelques instants s’écoulèrent, puis un bruit de cavalcade se fit entende. Faible d’abord, puis de plus en plus fort, recouvrant le ronflement de l’incendie alentour. Puis apparurent les proies de fer.

***

Caché dans les décombres de sa grange, André remercia la dame pour sa bonté. Le comte Thibault et ses chevaliers venaient d’arriver, armés de pieds en cap pour occire le monstre. Le fils aîné du comte, Thierry, tenait bien haut l’oriflamme familiale, défiant par sa seule présence l’existence même du dragon. Même le fils cadet du comte, Henry, était là, prêt à affronter la bête comme le fit en son temps Gilles le sauveur.

André gémit faiblement… La poutre qui lui avait écrasé la jambe semblait peser de plus en plus lourd, et il risquait de trépasser. Mais il voulait d’abord voir les chevaliers pourfendre la créature responsable de ce désastre. Le gueux ouvrit grand les yeux alors que la douzaine de chevaliers, vêtus de leurs plus solides armures et de leurs plus puissantes lances s’élançaient vers la grande place, où jadis se tenait le marché d’Automne. La bête allait payer.

Sous le regard du paysan condamné, les chevaliers s’écartèrent l’un après l’autre de leurs compagnons pour éviter de périr ensemble par le souffle du dragon. Leur armure resplendissait à la lueur des incendies, faisant briller leurs armoiries comme si elles avaient été faites d’or pur. Ensemble, les serviteurs de la dame du lac s’élancèrent, leurs cris de guerre retentissant bien haut dans l’air vicié de la cité en flamme. Lances pointées, visières baissées, la déferlante d’acier se jeta de l’avant tels les héros des temps lointains.

Puis ce fut l’enfer.

Le torrent de flammes libéré par le monstre envahit la place, prenant plusieurs nobles dans leurs serres impitoyables. Cavaliers et montures furent en un instant transformés en torches mouvantes, avant de s’immobiliser à leur tour pour l’éternité. Plusieurs chevaliers firent volter leurs montures pour échapper à la marée de flammes. André vit le jeune Henry éperonner son destrier pour passer au travers du rideau brûlant, pour embrocher la créature du bout de sa lance. Le jeune et impétueux chevalier ne vit même pas les crocs du monstre le happer et lui ôter la vie. Son corps sans vie fut secoué en tout sens, avant d’être projeté dans le brasier tel un pantin désarticulé. Hurlant de rage, les chevaliers survivants se jetèrent de nouveau de l’avant, tenant de percer l’armure d’écaille de la créature. Plusieurs lances dérapèrent sur la peau du monstre, et celui-ci happa un autre bretonnien de ses terribles crocs.

Le monstre occupait presque la moitié de la place, et les serviteurs de la dame du lac n’arrivaient pas à manoeuvrer. Les débris et les flammes empêchaient toutes manoeuvres, et à chaque nouvelle charge, un nouveau chevalier tombait sous les serres du dragon.

Pourtant, inébranlables, les bretonniens repartaient à la charge. Ca et là quelques marauds jaillirent de leur cachette, tentant d’aider leur seigneur au mieux en harcelant la créature avec leurs flèches. Hélas les traits se perdirent dans l’incendie où ricochèrent sur les épaisses écailles du monstre.

Invincible, le dragon trônait au centre d’un océan de feu. Sous le regard d’André, la majestueuse créature ne se lassait pas de semer la mort et la destruction. Le vaillant Thierry fut jeté à terre par la queue de la créature. Epuisé par le combat et par le poids de son armure, le fils aîné du comte ne put se remettre debout. Les serres du monstre s’abattirent sur lui. L’oriflamme fut souillée, la vie du noble arrachée. Un à un, les preux combattants tombèrent. Fiers, l’arme à la main. Le souffle de la bête leur ôta un à un la vie, puis ce fut au tour des manants de périr, consumé par le souffle brûlant.

Bientôt ne restèrent plus au centre de la place que le dragon et le comte Thibauld de Malmaison. Le seigneur de ces lieux contre le fléau rouge. Sa monture tuée, sa lance brisée, le maître de la cité se tenait fièrement face à l’abomination millénaire, l’épée à la main. Son front rayonnait de la bénédiction de la dame du lac, et ses yeux étaient exempts de toute peur. De là où il était, le manant à l’agonie crut voir non pas le seigneur Thibauld se dresser face à la créature, mais bel et bien Gilles le breton. L’unificateur. Le tueur de bêtes.

Les serres de la créature s’abattirent, brisant l’écu du comte qui fut projeté à terre par la puissance du choc. Les débris de son écu gisant au sol, son bras brisé, le vaillant seigneur se remit pourtant debout, défiant la créature de venir l’affronter lui, le maître légitime de ces lieux.

Relevant le défi, la dragonne se lança de l’avant, abattant ses puissantes serres à l’endroit où se trouvait le comte un instant plus tôt. Le bretonnien s’était jeté de côté, et utilisant au mieux son élan, frappa le monstre de sa blanche épée. L’arme immaculée traça un profond sillon sur la patte griffue du monstre, répandant au sol quelques gouttes de sang.

André exultait ! Son seigneur allait abattre le dragon, et il serait là, lui, pour raconter cette nouvelle à qui le voudrait ! D’épiques poèmes en résulteraient, et d’innombrables ballades enchanteraient les cours des castels de sa contrée. Il serait le grand André, célèbre pour avoir été le témoin des exploits de son sire.

Un rictus de terreur se dessina sur le visage du paysan. L’immense gueule du monstre se referma sur le corps de Thibauld de Malmaison, tranchant le vaillant bretonnien en deux. L’immonde créature joua pendant quelques minutes avec le corps du défunt, le jetant en l’air et le rattrapant au vol comme un chat joue avec une souris. Monstre invincible. Fléau des hommes.

La douleur dans le corps du manant se fit de plus en plus lointaine, alors qu’il s’enfonçait dans les douces griffes de la mort. Bientôt, l’incendie recouvrit toute la cité, transformant ce lieu autrefois plein de vie et d’agitation en un désert brûlant. La dragonne s’envola bientôt, sa colère pour le moment calmée. Mais elle reviendrait, dévastant les territoires de Brionne jusqu’à ce que son bien lui soit rendu. Les héros ne gagnent pas toujours.

Remarque
Cette nouvelle est extrait du Liber Fanaticus n°1.
 

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