

Je n'ai plus de nomLa porte de chêne massive aux ferronneries patinées par le temps, dont les gonds n’étaient lubrifiés que par la crasse et qui émettaient un grincement strident chaque fois que l’on les sollicitait, s’ouvrit. Le grincement, aussi strident et désagréable qu’il puisse être, fut inaudible dans la rumeur ambiante de l’auberge. Un inconnu était entré : de taille moyenne, encapuchonné, vêtu d’une robe poisseuse, ternie par les intempéries, déteinte par le soleil et assombrie par la saleté. On pouvait deviner qu’elle avait pu être orangée, voire rouge, il y a longtemps… bien longtemps. Sa tenue ne laissait rien deviner de sa morphologie, ni rien des traits de son visage, mais on pouvait se rendre compte qu’il était de corpulence frêle, que ses épaules n’étaient pas bien larges et sa cape ne laissait transparaitre aucune des formes de son corps.
Son arrivée ne sembla avoir été remarquée ni par le tenancier, ni par aucun des clients.
Silencieusement, il s’assit avec discrétion, dos au mur, sur une banquette, près d’une fenêtre. Le sol était sale, collant par endroits. Les chaises semblaient l’être aussi, brillantes, bien qu’elles n’aient jamais été vernies. Le comptoir noirâtre était constellé d’auréoles jaunies, de formes et tailles diverses. Certaines d’entre sans doute avaient été remarquées par plusieurs générations de pochards et de patrons. Aucun d’entre eux n’avait jugé utile de les effacer. L'actuel tenancier lui-même semblait négliger l’hygiène la plus élémentaire. Ses cheveux pendaient en paquets sur ses oreilles sales et son front humide, ébouriffés encore sur le haut du crâne par une mauvaise nuit et réfléchissant la lumière des chandelles tant ils étaient gras. Sa chemise était imprimée des mêmes motifs que son comptoir et les auréoles n’étaient pas uniquement le fait des taches de boisson. De sa main droite il essuyait vigoureusement un verre épais rendu opaque et fermement tenu dans sa main gauche. Le chiffon dont il se servait ressemblait plus à une serpillère qu’à un torchon.
A cette heure tardive les nombreuses bières et eaux-de-vie avaient accompli leur office et la plupart des personnes installées semblaient joyeuses. Ivres, certains l’étaient aussi. Plusieurs même dormaient, les bras croisés en guise d’oreiller et la tête posée dessus, d’un sommeil d’alcool sans rêve tant leur visage était inexpressif et amorphe. D’autres parlaient fort, très fort, trop fort, comme on le fait lorsqu’on a trop bu, pour être sûr que tout le monde entende et comprenne nos élucubrations, bien que le volume sonore n’y change rien et agace l’assistance. D’autres attablés, l’air goguenard et un sourire narquois aux lèvres racontaient à leurs amis des histoires grivoises et vulgaires, un verre de mauvais vin à la main, épanchant leur insatiable soif entre chaque phrase, pour rendre leur récit plus haletant et se donner des airs de vieux briscard, alors que la vieillesse et la vie n’avaient même pas encore marqué leurs visages d'une barbe.
Un seul élément jurait avec cette ambiance lourde et grasse. Au milieu des soiffards se tenait souriante, allant de table en table, une magnifique jeune fille. Habillée simplement, d’une robe que chaque fille de son âge devait posséder dans sa penderie, elle était gracieuse dans tous ses mouvements, virevoltant d’une table à l’autre, un plateau dans chacune de ses mains agiles, une chope vigoureusement maintenue entre son flanc et son bras, une autre enserrée entre ses doigts. Chacun de ses mouvements légers était en total contraste avec les gestes patauds des gens autour d’elle. Aux borborygmes elle répondait d’un sourire tandis que ses yeux azur et bienveillants affrontaient les regards lubriques avec indifférence. Ses cheveux soyeux tirés en arrière et maintenus au moyen d’un ruban bleu dansaient au rythme de ses pas. Seule une mèche qui avait dû s’échapper marbrait son front mat d’une touche sombre.
Elle seule donnait un charme indescriptible à la taverne, elle seule avait remarqué qu’un client était entré. Elle seule s’intéressa à lui.
« Que désirez-vous monsieur ? » demanda-t-elle poliment. « Un grand verre d’eau, s’il vous plaît. » répondit le voyageur, dont les reflets des bougies laissaient deviner qu’il souriait. « Je vous apporte ça tout de suite. » Mais lorsqu’elle repartit, passant devant une table, une main l’agrippa par le poignet. L’homme souriait. « Dis-moi voir, ma mignonne… » il éructa alors bruyamment, ce qui fit éclater de rire ceux qui étaient à ses côtés, le tenancier lui-même pouffa. « Ouais, je suis tout seul ce soir et j’ai un peu trop bu, tu voudrais pas me ramener chez moi et me border, des fois ? » Elle répondit d’une mimique complaisante, puis tenta de se dégager… en vain. « Tu sais, c’est pas chouette de passer toutes ses nuits seul… » il tira alors le mince poignet vers lui, approchant son visage de celui de la serveuse, qui tenta de résister, certainement écœurée par l’haleine avinée de cet être répugnant. « Alors ? » « Non, monsieur, je dois terminer mon service, je suis désolée… » Une fois encore elle tenta de se dégager, mais l’étreinte était de fer.
Soudain, une fumée noire commença de lécher les bords de la table, alors que la jeune fille était libérée. L’ivrogne, l’air hébété, se leva et poussa sa chaise, qui tomba, cognant le sol dans un bruit sourd. En baissant les yeux il se mit à hurler : son pantalon était en feu. C’est alors qu’une voix se fit entendre. « J’attends mon verre d’eau, je vous en donnerai un peu pour éteindre cela, monseigneur. » dit l’inconnu assis sur sa banquette avec un grand sourire. Il riait abondamment, pendant que le soudard se roulait au sol, tapant frénétiquement sur ses cuisses pour tenter d’éteindre les flammes qui, vraisemblablement, faisaient preuve d’une ténacité hors du commun. Les clients autour le regardaient, les yeux écarquillés, médusés. « Bon, assez ri messire. Je vous prie de m’excuser pour le désagrément. » Son bras droit se suréleva, sa main jaillit de sa manche, il claqua des doigts et les flammes disparurent aussitôt. Soulagé, le soudard se releva. Intrigué, il demanda « Hé qu’est-ce que tu veux toi ? J’te connais même pas ! » Puis il entreprit de se diriger vers le fond de l’auberge tout en retroussant ses manches, prêt à en découdre. L’inconnu au capuchon croisa les jambes, un rictus désagréable sur les lèvres. Un des camarades de boisson retint l’homme au pantalon brûlé « Te fâche pas c’était pour plaisanter… Viens j’te paie un coup… », ce qui suffit à mettre un terme à son envie de revanche. D’autant plus qu’il se rendit compte qu’il ne sentait plus aucune douleur et que seul son pantalon avait dû subir des dommages. Il se rassit, chuchota à l’oreille de la personne attablée à sa gauche, puis se remit à boire : comme si de rien n’avait été.
Quelques secondes plus tard, la gracieuse serveuse retourna apporter sa commande à cet homme qu’elle n’avait jamais vu encore. « Je vous remercie, mais vous savez, je suis habituée à ces gens… » « Je suis désolé, je n’ai pu m’en empêcher… » Elle sourit. « Quel est votre nom ? » demanda-t-elle à cet homme étrange sur un ton jovial. « Moi ? Je n’ai plus de nom. » Répondit-il en riant.
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