

Évolution des armures et des protectionsAvant tout, n'oublions pas que l'Europe n'est pas, et de loin, le centre de l'activité culturelle ou intellectuelle. L'empire Byzantin est encore vivace et ses armées sont renommées, malgré la décadence de plus en plus grande de ses dirigeants. Les pays arabes connaissent un développement économique et culturel incroyable. Leurs commerçants régentent les échanges avec les pays d'extrême orient et la société est organisée et policée par la présence d'une administration nombreuse appuyée par une armée disciplinée. A juste titre, les califes ne voient souvent dans l'Europe qu'un agglomérat de peuplades barbares mal dégrossies et de rois de faible importance. Cette vision ne change que rarement, lorsque des hommes exceptionnels tels Charlemagne arrivent au pouvoir. Evidemment la situation aura évolué lorsque les croisés arriveront en Palestine, terre alors ravagée par les luttes d'influence et l'affaiblissement du pouvoir du calife.
Représentation typique du XI-XIIième siècle.
1 : haubert (cotte de mailles) à capuchon avec une coiffe.
2 : cotte d'armes, habit d'ornement et de protection contre le soleil.
3 : heaume à nasal.
4 : écu de bois à armature de métal et recouvert de cuir. Sans armoiries au début. Porté par des courroies (enarmes) et autour du cou par la guigne, une sangle.
5 : mitaines de cuir où seul le pouce est indépendant. Remplacées par des mitaines de fer au XIIième.
6 : ceinture de cuir fermée par une boucle de fer, souvent travaillée.
7 : épée d'environ 1m à deux tranchants et à bout arrondi.
8 : gambison en lin.
9 : chausses de mailles.
10 : éperons, emblèmes du chevalier.
La pièce de base est la cotte de mailles ou haubert. Chère et difficile à entretenir (il faut les rouler tous les jours dans le sable pour lutter contre la rouille et conserver le jeu des anneaux), elle a l'avantage de pouvoir être produite par tout forgeron capable de tirer un fil. Ce n'est pas une question triviale : il faut tirer un fil de diamètre constant, savoir les riveter (dans le cas d'un haubert à mailles fermées) et les carburer pour augmenter la résistance. Avant l'invention de méthodes mécaniques de tréfilage par moulin à eau dans des filières d'acier, la production était extrêmement limitée.
Selon la période et la mode, le haubert recouvre seulement le torse, soit le corps entier y compris les jambes (il peut même être fendu largement pour protéger un cavalier). La cotte pèse entre 10 et 25 kilos selon la densité et la structure (4 en un, 6 en un, double rang…). Elle est composée de 30.000 à 60.000 anneaux. Croyez-moi sur parole, une cotte de mailles est lourde. J'en ai une de 13 kilos et la porter plus de quelques heures est très fatiguant.
A cause du risque de rouille, on vernit ou peint souvent le haubert. Un haubert nu est dit « haubert brillant » (forcément) et a l'avantage d'éblouir l'adversaire. C'est aussi un symbole de richesse (ou d'inconscience) puisqu'on ne prétend pas se garder de la rouille.La cotte de mailles arrête net les coups de taille de l'épée et la lance de l'époque (attention, la lance n'est pas encore l'espèce de bélier monstrueux popularisé dans les films. Ce genre de lance « à la Ivanhoé » est bien postérieur… d'ailleurs elle devait prendre appui sur une armure de plates à cause de son poids). La cotte protège aussi correctement contre les arcs de l'époque (des arcs composites, pas les "longbow" gallois qui sont bien postérieurs).
En pratique, le haubert protège moins bien que la broigne, mais est plus souple, plus aérée, plus légère et donc plus facile à porter lors d'expéditions (comme les croisades). Elle est aussi plus facile à réparer (un anneau se remplace facilement) et ajuster sur un corps (éventuellement après avoir occis le précédent propriétaire).
L'utilisation de la protection dépendra donc souvent de l'utilisation prévue. Un sapeur, un arbalétrier offert aux coups du "longbow" préférera la broigne lourde mais protectrice. Un cavalier ou un fantassin utilisera un haubert, penchant en faveur de la mobilité.
Si le poids a énormément d'importance, c'est à cause d'une notion très souvent oubliée par nos contemporains : la fatigue, qui est le facteur principal. Imaginez porter une armure lourde. Vous et votre cheval n'avez qu'une « autonomie » réduite avant épuisement total. Au bout de deux heures, selon le climat, vous serez littéralement cuit et épuisé. D'où la préférence pour un choc rapide et décisif. D'ailleurs il n'est pas rare de voir dans les chroniques des batailles s'arrêter pour que les deux camps se reposent et se restaurent avant de reprendre le combat. Il ne s'agit pas d'une mesure humanitaire, mais purement pratique.
L'existence d'une réserve fraîche est d'ailleurs cruciale et conduit souvent à la formation de lignes de batailles sur plusieurs rangs, chacune devant remplacer l'autre au cours de l'affrontement. A une prise de flanc et une extension des lignes, le chevalier médiéval préférera souvent une densification de la ligne d'attaque principale (pour son plus grand malheur une fois que son adversaire aura compris la manœuvre, d'ailleurs).
Il est intéressant de remarquer que les romains sont aussi passés d'une protection type cotte de mailles à une protection par plaques articulées, pour des raisons de production en série, de coût mais aussi d'efficacité. En effet, le barbare moyen, malgré toute sa valeur, aurait eu bien du mal à traverser la cuirasse. Seuls les membres restaient exposés… relativement, à cause du grand bouclier. Infanterie invulnérable, les romains perdirent leur force quand ils se virent confrontés à des troupes irrégulières à cheval. Fin de l'aparté.
Pour éviter que le choc ne brise les os sous la cotte, on porte un gambison (une cotte de tissus ou de cuir rembourrée), qui a parfois le nom plus général de surcot.
La tête est protégée par un capuchon ou camail, qui est une extension en mailles reliée au haubert. On porte en dessous une coiffe rembourrée, qui a le même rôle que le gambison.
Par-dessus, on ajoute la cotte d'armes, appelée plus tard tabard, qui porte les couleurs du chevalier et évite qu'il ne cuise au soleil (d'où l'intérêt du tabard blanc des croisés).
Les jambes sont couvertes de chausses en mailles. Une ceinture en cuir permet de porter l'épée. Cette dernière est portée relativement de travers (pour éviter qu'elle se prenne dans les jambes). Les mains sont couvertes de mitaines (moufles à un doigt articulé) couvertes de mailles.
L'écu, un bouclier de grande taille (jusqu'à 1.50 et 70cm) est spécifique au chevalier monté. Il couvre tout un flanc (le gauche, celui qui tient les rennes). A pied, il est encore efficace, mais très fatiguant à porter et encombrant. Un chevalier démonté lui préférera rapidement un bouclier un peu plus petit, mais plus maniable. Il est toutefois courant de rencontrer des chevaliers délaissant le bouclier pour des raisons d'encombrement, même à cheval. En effet, la conduite du cheval, avec un bras entravé, est singulièrement difficile. L'écu ne prend tout son intérêt que lorsque l'adversaire, comme la cavalerie arabe composée d'archers à cheval, privilégie le combat à distance. Les croisés représentés sont donc logiquement dotés de grands écus.
Ces boucliers sont en bois (jamais en métal : trop lourd), cambrés, éventuellement renforcés de métal et souvent recouverts de cuir. Une boucle, c'est-à-dire une pièce de métal rapporté au centre sert à dévier les coups. Cette pièce est très courante et existait chez les romains ou les vikings. La prise en main se fait par des boucles de cuir, les enarmes. Hors de la bataille, il est porté par le cheval ou en sautoir avec une sangle, la guigue. Sa taille en fait une civière tout à fait valable après la bataille, comme le précisent les chroniques.
Le bouclier est l'une des rares armes défensive dont le fantassin de base était doté. Dans leur cas, le modèle favori est d'abord rectangulaire et peut donc servir à construire un « mur de boucliers », technique retrouvée dans de nombreuses formations défensives des âges sombres (Poitiers en 732 ou Hastings en 1066). Là encore les variantes sont innombrables.
La lance est encore d'une longueur raisonnable (moins de 3m) et pèse de 2 à 5kg. Le bois est de frêne (léger et résistant) et la pointe en acier à plusieurs pans (de 2 à 4 selon la période et la mode). Elle est souvent aiguisée aux deux extrémités (si elle se brise, elle reste utilisable). La prise en main se fait sur le quamois, qui est une partie recouverte de peau et évite à la main gantée de glisser sur le bois humide.
La charge à pleine vitesse dans la masse des combattants n'est pas encore d'actualité : tenue à la main, la lance maintenue sous le bras risquerait de déboîter l'épaule du chevalier. Essayez vous-même. Prenez une règle et foncez dans le mur (attention à la tête). Vous verrez que votre épaule ne peut supporter le choc et que votre bras recule. Maintenant imaginez l'effet de choc sur le bras du chevalier lorsque la lance heurte le corps d'un piéton.
Il est donc probable que le choc ne se fasse pas à pleine vitesse. Cette vitesse a d'ailleurs plein d'inconvénients : on risque de tomber (ridicule), on ne dirige pas bien la lance, on fatigue le cheval. Il est aussi possible que le chevalier utilise la lance comme une sagaie: au dessus de la tête. Cette position des bras est bien plus naturelle et d'ailleurs correspond à ce que nous voyons sur la tapisserie de Bayeux.
La selle est rigide, avec deux parties relevées, les arçons. Il est hors de question de faire du saut d'obstacle avec cette selle. Elle est très stable, mais briserait le dos du chevalier qui ferait des acrobaties.
Globalement, la protection décrite correspond à celle représentée sur la tapisserie de Bayeux datant de la fin du XIème siècle. Pour plus d'informations, lisez les récits de Hastings. Le soldat de base isolé est à cette période complètement dépourvu contre le chevalier. Seul un groupe discipliné est capable de l'arrêter.
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